Le principe d'incertitude du consommateur
Il y a certaines choses qui une fois vues ou apprises sont difficiles à oublier.
Ces derniers temps, je consacre quasiment l’entièreté de mon temps libre à l'écoute ou à la lecture d'ouvrages sur l'écologie, la systémique ou la politique. Plus le temps passe, plus je vois les produits — vêtements, nouvelles technologie etc.— non pas comme de simples choses mais comme la résultante d'un système capitaliste considérant les humains comme des ressources dont on peut disposer et la nature comme d'un paillasson sur lequel on pourrait essuyer la merde collée sous notre jolie paire de sneakers.
Ce constat est particulièrement criant dans l'industrie textile et comme j'ai passé les 7 dernières années à développer une marque de vêtements, je sais très bien — voir trop bien — comment cette dernière fonctionne.
Le problème étant, qu'aujourd'hui, je suis devenu incapable de consommer quelque chose. Par exemple, quand je vois un vêtements, j'imagine avant tout son parcours, la lieu de production des matières premières, les usines, le transports, les bureaux d'études. Bref, tout le cycle de production. Et quand on sait qu'acheter un vêtement revient quasiment systématiquement à encourager le travail des enfants, l'esclavage moderne et la destruction de l'environnement, on y réfléchit à deux fois avant de passer à la caisse.
C'est pour ça que dans cet article, j'essaie de mettre des mots et des formes sur ce que j'ai appelé le principe d'incertitude du consommateur. Que je définirait comme suit :
"Étant donné que nous sommes dans un système où la prime au vice pousse les acteurs à agir de manière déloyale pour gagner au compétitivité — exploitation de main d'oeuvre, travail des enfants, pollution, mensonges, fraude, etc. Il vaut mieux partir du principe qu'une marque qui ne fait preuve d'aucune transparence vis à vis de l'impact social et environnementale de ses produits à fait appel aux pires vices du système."
Et que, en pratique, et jusqu'à preuve du contraire, un t-shirt 100% coton made in Bangladesh, sans plus d'informations fournies, aura probablement :
- Utilisé un coton OGM.
- Utilisé un maximum de pesticides épandus sans protections.
- Empoisonné à petit feu l'agriculteur responsable l'épandage de ces pesticides.
- Ruiné cet agriculteur au point de le pousser à vendre ses terres, à faire travailler sa famille — même ses enfants.
- Fait appel à de la main d'oeuvre mineur, dans des conditions dangereuses et sans rémunération pour une durée de travail d'environ 10 heures par jours 6 jours sur 7.
Et je pourrais continuer la liste longtemps. L'idée principale étant de développer un principe de précaution ou d'incertitude, si on ne peut pas savoir avec certitude ce qui se cache derrière un produit, mieux vaut partir du principe que certaines des pires atrocités ont été commises, surtout quand il s'agit d'un produit industriel et mondialisé.
Parce que ça vous aura pas échappé mais la paysage de l'industrie textile aujourd’hui n'a plus rien à voir avec ce qu'il était au lendemain de la seconde guerre mondiale. On est passé d'une mode locale et "lente" à une mode mondialisée et rapide — voir ultra rapide. La délocalisation de la production dans des pays à faible coût de main d'oeuvre à eu pour effet de complètement nous déconnecter des modes de production. Aujourd'hui, rare sont ceux qui, quand ils achètent un produit, sont capable d'expliquer son fonctionnement technique et son mode de confection. Qui est capable de dire comment fonctionne internet, un moteur thermique une fusée et un ordinateur ? Quasiment personne. Et ça, c'est aussi parce que le monde est devenu extrêmement complexe. Pour comprendre le monde il ne suffit plus de regarder autour de soi, il faut regarder, comprendre et apprendre tout, tout le temps, sur tous les sujets. On finit donc par se reposer sur l'expertise d'autrui pour définir notre rapport au monde. Dans un monde parfait, il n'y aurait aucun problème, mais dans un système où la prime au vice pousse les acteurs à agir de manière déloyale pour gagner au compétitivité, sous-traiter ses connaissances c'est prendre le risque de potentiellement se faire rouler dans la farine.
Je ne dis pas qu'on ne peut plus avoir confiance en personne, cependant, quand il s'agit de nous vendre des choses, les entreprises sont particulièrement maligne pour enrober la vérité. Comme quand Sophie la girafe soit disant made in France était en fait fabriquée en Chine depuis plusieurs années, ou quand Loro Piana a été placée sous surveillance judiciaire après que des enquêteurs aient découvert qu'une partie de sa production avait été indirectement sous-traitée à des sociétés chinoises accusées d'exploitation de la main-d'oeuvre.
Consommer de manière plus responsable c'est aussi prendre le temps de se poser des questions et de faire des recherches sur ce que l'on achète.
Comme dirait l'autre : Don't trust, verify.